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J'te vois dans mon livre

Morbidité et poésie : jour 7 au Jamais Lu

Rachel Gamache
13 mai 2012

Oh, le beau festival ! C’est déjà fini ! La 11e édition du Jamais Lu s’est terminée en beauté avec le Grand ballet des détails qui tuent de Jean-François Nadeau et ses acolytes d’Avec pas d’casque vendredi dernier. Ledoux est en train de te concocter un autre délicieux compte-rendu à ce sujet. Je vous offre pour ma part un long retour nostalgique sur la 7e journée du Jamais Lu, mais non la moindre, qui nous a laissé entendre les voix et les cris de la pièce Les Morb(y)des, de Sébastien David, et les plus nuancés de la Soirée crépusculaire, Testaments, cartes de souhaits et mémos, dirigée par Larissa Corriveau.

Les morb(y)des, de Sébastien David

Stéphanie est grosse. Elle fait du sport, pour bouger plus que pour maigrir. Elle a aussi arrêté de manger parce que le tueur en série qui rôde dans les environs laissant derrière lui des cadavres de prostituées la trouble au plus haut point. Elle le traque, mène son enquête et partage ses résultats sur morbydes.com, une étrange communauté virtuelle passionnée par les événements sordides. Elle n’a probablement rien en commun avec Sa soeur, l’Évachée, qui ne sort plus de son appartement depuis plusieurs années, se lève rarement du divan dans lequel elle est pratiquement encastrée et d’où elle regarde des émissions de télé d’une rare insipidité. Elles habitent toutes deux un monde qui pue. Leur appartement d’Hochelaga sent le renfermé et elles n’ouvrent pas les fenêtres; dehors ça pue la levure de l’usine Lallemand et les voisins, des Indiens. L’odeur de ce monde hermétique, Sa soeur le masque sans hésiter avec du déodorant Brise du fleuve, au grand dam de Stéphanie qui, elle, multiplie les évanouissements. Plongée dans le noir, elle se projette entre autres dans le fantasme gothique d’être la grosse et désirable proie du meurtrier : s’il est capable de tuer, il doit aussi être capable de lui faire l’amour, se répète-t-elle.

Les morb(y)des met en scène des personnages détestant leur corps. Sébastien David nous raconte leur inertie dans un univers où l’évasion facile est à portée de main sans qu’elle constitue une véritable issue. Prisonnière de ses chairs lourdes et obèses, mais aussi de l’étroitesse d’esprit qu’elle s’est acharnée à se cultiver, Sasoeur finira par se fondre dans l’immobilisme du salon. Quant à Stéphanie, ce sont les rêves qui la feront se glisser peu à peu dans le délire lorsque le site morbide.com fermera ses portes virtuelles. Sébastien David est peut-être passé par les clichés de l’obésité pour écrire Les morb(y)des, mais c’était pour mieux nous livrer une histoire qui, bien au-delà du traitement d’un des grands problèmes de l’Amérique, parle au contraire de disparition. Gaétan Paré, qui a assuré la mise en lecture, a mis savamment l’accent sur la présence physique des personnages. Sans décor et avec un minimum d’accessoires, nous avons eu droit à l’incarnation d’un texte par des comédiens transfigurés tant ils se sont prêtés au jeu de l’interprétation.

Julie de Lafrenière dans le rôle de Stéphanie et Kathleen Fortin dans le rôle de Sa soeur

Au crépuscule

Dans un tout autre ordre d’idée et dans une atmosphère bien poétique, le 7e jour du Jamais Lu s’est magnifiquement conclu avec la Soirée crépusculaire. Orchestré par Larissa Corriveau, Testaments, cartes de souhaits et mémos réunissait les textes et les performances de Sébastien Boulanger-Gagnon, Marc-André Landry, Catherine Léger, Benoît Mauffette, Dany Plourde, Ève Pressault et Zied Touati, 8 auteurs, poètes et dramaturges. C’est donc sous le signe de l’interdisciplinarité que s’est déroulé ce spectacle au programme des soirées dites « décloisonnantes » du Festival. La poésie, lorsqu’elle était lue était aussi interprétée par différents personnages. Un poète, par exemple, que je qualifierais « de-la-fin-des-temps » (Sébastien Boulanger-Léger, entre autres poète), dialoguant à deux ou trois reprises avec un poète plus optimiste (Dany Plourde, poète et musicien). Autrement, c’était un architecte qui prenait la parole (Benoît Mauffette, comédien) et racontait ses idées de grandeurs, imaginant la multitude de jeux d’ombres et de lumière qu’il lui serait possible d’inventer ou de réinventer à mesure qu’il referait la ville – mon coup de cœur. Variées sans être disparates, ces courtes interventions – on parle d’une dizaine de minutes au plus –, toujours accompagnées d’une ambiance sonore ou musicale assurée tour à tour par Marc-André Landry, Dany Plourde ou Larissa Corriveau ont eu pour effet de maintenir le rythme et donner à l’ensemble du spectacle un fil conducteur tout en nuances. Je suis restée sur l’impression de m’être fait raconter l’histoire du jour qui se lève enfin et dans lequel on se garroche sans tarder, mais en passant par tous les états de la zone grise, du gris clair au gris foncé, au noir, à la nuit, en voyant à la fois la fin et le commencement du monde, cet instant flou entre l’ombre et la pénombre, le moment de balbutiement paradoxal qui précède aussi bien la mort que la naissance, celui où on cherche ses mots avant de les léguer à d’autres.

Testaments, cartes de souhaits et mémos est un spectacle percutant, d’une profonde qualité artistique, totalement et définitivement poétique et vibrant, mais surtout qui parle de notre époque, de nous et notre banalité parfois, de nos travers et de nos hésitations, en quelque sorte, de notre passage en ce monde et de toutes les traces que nous laissons derrière nous. Je souhaite ardemment une reprise à cet événement, celle du spectacle en tant que tel ou, à tout le moins, celle de sa formule éclairante.

Zied Touati, Benoît Mauffette, Sébastien Boulanger-Gagnon et Ève Pressault

Ou est-ce qu’on est?

Le Jamais lu ne nous avait pas promis une réponse claire à cette question, mais plutôt des pistes à suivre, des interprétations. Les mises en lecture au programme cette année ont beaucoup plus illustré la question en tant que telle que ses multiples réponses possibles. Si vous en cherchez tout de même une de réponse, vous constaterez alors que nous sommes probablement un peu perdus entre la fiction et la réalité, qui prend souvent ses grands airs de fiction. Je ne vous apprendrai rien non plus en vous disant qu’on manque de repères, physiques et spirituels, qu’on verse trop souvent dans l’ennui sans toujours s’en rendre compte. On est dans le vide? Peut-être. Ou dans cet espace où il ne nous reste plus rien que la « Grande Bête », comme l’a si bien dit Sébastien Boulanger-Gagnon : les mots, les écrits, la poésie, en héritage.

CRÉDIT PHOTO : THOMAS BLAIN

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