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Trépanés, le (nouveau) roman de Patrick Brisebois

Rachel Gamache
17 mai 2011

À Lac-noir ou à Montréal, c’est pareil. Je reste toujours au fond du même trou car le trou est en moi, dans ma tête mal colmatée d’où tout sort et ne reste pas.

— Morvan Trépanier

Morvan Trépanier, le personnage principal et narrateur de Trépanés, tourne en rond depuis longtemps dans le même trou noir. Le souvenir des moqueries à son endroit lors d’une soirée de poésie où il a osé monter sur scène l’a poursuivi. Ses histoires d’amour/haine avec l’infernale Annonciade Trepalovitch, une trépanée comme lui dont il tombe éperdument amoureux, et sa soeur, Fabia Trepalovitch, ex-héroïnomane qu’il aime moins que l’autre, mais qui veut bien de lui la plupart du temps, l’ont tourmenté pendant la décennie suivant la publication de la première version du roman.

En 2010, Éric de Larochelière, directeur chez Le Quatarnier, propose à Patrick Brisebois de rééditer ses trois premiers romans, Que jeunesse trépasse (1999), Trépanés (2000) et Chants pour enfants morts (2003), tous publiés jadis aux éditions de L’Effet pourpre et épuisés depuis 2005, à sa fermeture. Trépanés sera le premier roman à être réédité, mais lors de la correction des épreuves, l’auteur doute de son écriture d’autrefois. La révision qui devait prendre quelques jours dure finalement plusieurs semaines : Brisebois ne peut s’empêcher de réécrire Trépanés.

Si le canevas du triangle amoureux est demeuré le même d’une édition à l’autre, notre héros trépané a toutefois perdu de sa superbe révolutionnaire. L’amertume exprimée envers le milieu des lettres se trouve maintenant en filigrane et sert davantage la déchéance du personnage poète qu’un discours présumé de l’auteur. Les curiosités linguistiques et la surcharge syntaxique ont été reléguées pour la plupart au seul personnage d’Annonciade, la plus marginale du trio, qui zézaie, parfois. Des phrases courtes, mais moins essoufflantes parce que débarrassées de leurs fioritures, donnent le ton aux moments forts, comme pendant le road trip surréaliste de Fabia et Morvan à Trois-Rivières pour le festival de poésie ou pendant l’initiation de Morvan aux Jeunesses Anéantistes, la secte douteuse formée par Annonciade.

À l’époque, on disait de Morvan Trépanier qu’il était « arrogant, vaguement homophobe et misogyne, violent dans ses propos, désespéré, pessimiste et cynique[1] ». Aujourd’hui, je dirais qu’il est isolé, égaré, triste, désemparé, paranoïaque, obsessif. Je conserverais « désespéré ». Je finirais certainement par dire que le cumul des adjectifs qui précèdent l’a rendu plus las et désabusé que jamais : un spectre hantant sa propre vie. Bref, ceux qui – comme moi – risqueront la comparaison entre l’ancienne et la nouvelle version admettront bien vite qu’ils se trouvent face à un tout nouveau roman à l’atmosphère étrange et inquiétante. Les nouvelles confessions de Morvan sont désormais devenues un récit très subtil et sournoisement troublant. Brisebois indique d’ailleurs avoir voulu conserver le « coeur noir » de son roman, « l’amour morbide que se vouent Anonciade, Fabia et Morvan ». En effet. Imprégné d’une solitude à la Frankenstein, Trépanés nous laisse sur l’impression d’un univers stérile et sans issue, où finalement rien n’est possible à part mourir, tuer les autres et/ou devenir fou. « Pourquoi pas », dirait Morvan.

Patrick Brisebois, Trépanés, Montréal, Le Quartanier, 2011.

Le point de vue de l’éditeur Éric de Larochelière ici.


[1] Marie-Claude Fortin, « Cris et chuchotements », Lettres québécoises : la revue de l’actualité littéraire, no 102, 2001, p. 22-23.

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