BangBang : bangbangblog.com

J'te vois dans mon livre

Ils tirent sur tout ce qui bouge (avec leurs mots, bien entendu)

Rachel Gamache
5 octobre 2011

Ils aiment les poèmes qui s’appellent « Julie », ont chacun un vers qui « tire sur tout ce qui bouge », ils ont, semble-t-il, un faible pour l’image et l’odeur des toasts brûlées, un appétit certain pour le surréel et n’ont surtout pas la langue dans leur poche. On comprend pourquoi L’Oie de Cravan n’a pas hésité à lancer au même moment Pour de vrai, de Patrice Desbiens et Entre la ville et l’écorce, de Robin Aubert.

« Comme du miel sur une toast brûlée » – Robin Aubert, Entre la ville et l’écorce

On connaissait déjà Robin Aubert en tant qu’acteur, scénariste et réalisateur, on commençait à se douter qu’il y avait aussi un poète caché dans le placard, mais pas qu’il allait nous gâter de même avec son premier recueil! Entre la ville et l’écorce, c’est 76 poèmes dans une langue aussi honnête qu’enragée qui ne nous laisse pas sur notre faim. On pourrait en parler comme d’un voyage. Toutefois, le périple de Robin Aubert, qui commence douloureusement au moment où il quitte la ville – et son corps dans le poème suivant – de même que les lieux que le poète revisite, de Old Orchard à Mumbai en passant par Palawan et Rawdon, n’a rien d’un séjour au Club Med. Aubert commence par décrire un univers incertain coincé entre la réalité et la fiction, où les lieux communs sont décalés et où les plongeons dans le néant semblent se multiplier. Tant mieux, parce qu’ils sont créateurs. La compagnie des animaux, qui donne parfois au recueil des allures de bestiaire inquiétant, et la présence immanente des quatre éléments, nous parle certainement d’un retour aux sources, d’un retour au naturel plus qu’à la nature, du passage à quelque chose de franchement authentique (Patrice Desbiens dirait peut-être un retour au « vrai »…). C’est entre autres grâce aux Julie que le poète arrive à reprendre son souffle. Les 13 poèmes qui lui sont dédiés se taillent timidement une place au début pour la prendre quasiment toute à la fin, là où la narration devient moins tourmentée, et le sol plus stable, l’endroit idéal pour enraciner sa parole.

Solitude Grand Nord

Et si tu venais
Quelque part pleurer dans mon ciel
Entre tes cils et le continent
Entre tes doigts et l’azur froid du Grand Nord
Il faudrait au moins que je te dise
Parfois la solitude m’envahit à un point tel
Que je m’enfuis loin des autres
Et dans ma tête séjournent des idées
Pour finir dans un bal nuptial
Ou quelque chose d’horriblement plate
Un chapelet de caribous s’amoncellent
Au centre d’un lac gelé
Pour finir dans un bal nuptial
Écarlate
Est-ce que tu le savais?

Robin Aubert, Entre la ville et l’écorce, Montréal, L’Oie de Cravan, 2011.

« Ça sent le caniche trempe et les toasts brûlées » – Patrice Desbiens, Pour de vrai
<a J'aurais pu citer n'importe quel passage de Pour de vrai, ils sont tous percutants. Même la dédicace – qui pourrait aussi bien être un avertissement – est percutante, le recueil s'adressant à des « vrais », comme Michel Chartrand, Pierre Falardeau, Kate McGarrigle, Claude Léveillée et bien d'autres dont les paroles ont touché Patrice Desbiens. Inspirés par le réel, les poèmes de Desbiens vont cependant bien au-delà de l'anecdote. Ils décrivent un monde paradoxal et absurde qui penche dangereusement dans le surréel, au plus grand bonheur de son lecteur qui a du mal à retenir un sourire d'étonnement, de surprise, un beau grand sourire jaune banane aussi parfois. Le génie du poète dont on aurait déjà parlé comme étant « le plus laite de l'UNEQ » c'est qu'il décrit en poésie un univers où il ne semble plus y en avoir. Même bête, la réalité mord pour de vrai, semble-t-il nous dire, regardez, j'en ai gardé des séquelles, des brûlures, j'ai écrit un recueil de poèmes. Desbiens n'hésite d'ailleurs pas à se mettre en scène, mais de manière pathétique, dans le rôle du poète-dans-la-cité qui manque de crédibilité à tout point de vue. Autrement, c'est encore la forme de ses vers qui nous saisit. Ses phrases courtes coupées à la hache nous font lire ses poèmes comme on déboulerait l'escalier, celui où la vie est tombée par exemple… Avec Pour de vrai, Desbiens prouve encore une fois que « la vie de poète c’est dangereux » (Sudbury). On le remercie d’en partager des extraits périlleux avec nous.

UNE LONGUE HISTOIRE
COURTE

La vie est tombée sur
la tête.
La vie est tombée dans
les escaliers.
Personne m’a poussée
dit la vie:
C’était un accident.

La police prend des poètes
en otage et
leur fait écrire
le rapport.

Comme ça
elle s’assure que
jamais personne
va le lire.


Patrice Desbiens, Pour de vrai, Montréal, L’Oie de Cravan, 2011.
href= »http://dansmonlivre.bangbangblog.com/files/2011/10/Couverture-desbiens.jpg »>

www.oiedecravan.com

Pas encore de commentaire.

J'te vois dans mon livre

Rachel Gamache

La vie de poète c'est dangereux - Patrice Desbiens

Entrez en ma matière

RUBRIQUES