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Plaza d’Emmanuelle Jimenez : « soudain, les zombies »

Rachel Gamache
6 mai 2012

C’est Emmanuel Jimenez qui a donné le coup d’envoi de la première mise en lecture du Jamais Lu, hier soir au Studio du Théâtre Aux Écuries. Plaza, « pièce d’horreur et d’eau fraîche » donne la parole à des personnages dépossédés et errants à la triste Plaza Côte-des-Neiges, de même qu’à celle de la Plaza elle-même. L’auteure, qui participait à la lecture, a d’abord tenu à s’excuser de « l’indisponibilité » des personnages de l’étudiant et de la femme qui fait exploser des parfums Guerlain dans les jardins d’Outremont qui avaient été annoncés au préalable dans le programme du Festival. Des textes en mouvement, c’est aussi ça le Jamais lu! Néanmoins, cette « indisponibilité » n’a pas causé préjudice à la pièce. Les personnages qui ont répondu présents ont démontré à quel point il était possible de parler du vide, celui qui nous habite et celui qui nous entoure, avec densité et intensité.

Éveline Gélinas interprétant Sandra

Un monde friable, avec comme paradis, le dollarama

Sandra « tout croche » (Éveline Gélinas), une femme plutôt vulgaire, nymphomane sur les bords,  parle à ses enfants avortés, dans le vide, les appellent ses amours. Elle travaille au Dollorama de la Plaza Côte-des-Neiges, mais se projette dans le Plan Nord, un espace de possibles où faire fortune en chauffant des trucks remplis de diamant. Fonceuse, créative, mais éparpillée, elle a également sous la main un scénario de film d’horreur où des zombies envahiraient la Plaza Côte-des-Neiges. Dans cet univers laid et dépossédé, l’enthousiasme et la hardiesse dont elle fait preuve  nous empêcheront de la juger. Toujours à la Plaza, elle fera bientôt la rencontre d’Aïssatou (Amélie Chérubin-Soulières), une magnifique Africaine ayant fui son pays. Elle porte en elle l’enfant d’un viol et souhaite s’en débarrasser à tout prix. Accablée par l’horreur de son passé qu’elle peine à raconter, habitant seule dans un appartement pratiquement vide, elle parle à son double Mario, un toutou méfiant et inquiétant qui contient toute sa colère. Autrement, il y a Shant Lévesque (Gary Boudreault), travailleur social un peu blasé, mais pas encore désespéré, et sa mère l’attachante Chouchane (Leni Scoffié), d’origine arménienne. Les deux sont en deuil du père et du mari qui s’est fait manger par un ours alors qu’il était à la chasse. Si dans l’univers de Shant tout se brise, sa voix autant que sa voiture, dans celui de Chouchane qui tient coûte que coûte à être heureuse, il se forme un grand vide… qu’elle remplit de toutes sortes d’objets inutiles achetés en quantité à la Plaza : tondeuses, lapins (vivants), pantoufles, etc. Puis il y a la voix tiède de la Plaza, interphone monotone, invitant à chasser l’aubaine à travers les dédales de ses locaux à louer ou chez Zellers, qui sera tantôt un refuge, tantôt un labyrinthe.

La pièce met donc en scène le « peuple de la plaza », une mosaïque hétéroclite d’aspirants zombies qui portent tous en eux un drame horrible, ou ordinaire. Plutôt que de nous raconter telle quelle l’histoire de ces drames, l’auteure a préféré illustrer leur conséquence : un vide insoutenable à remplir en le gavant de projets ou d’objets, une cassure qu’on s’acharne à réparer, ou un trop-plein étouffant à évacuer. Les personnages affichent plusieurs sortes de manques, différemment ontologiques et enracinés dans ce que le banal a d’inusité. Les contrastes et les associations qui en ressortent participent à la complexité étonnante de la pièce, nous hantent, et nous poussent à questionner longuement ses multiples significations (comme moi en ce moment). Avec Plaza, Emmanuelle Jimenez nous laisse aux frontières d’univers en ruine où veillent les spectres du passé et où l’on évolue dans un présent qui semble aussi désincarné et dénué d’intérêt qu’un centre d’achat. Pas joyeux joyeux à première vue, mais avec un peu d’humour et de cœur, tout est possible. Le vide et le manque se transformeront paradoxalement en ressources créatives, et puis il restera encore les rêves, petits gibiers, à poursuivre.

jamaislu.com

CRÉDIT PHOTO : THOMAS BLAIN

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